Bidonvilles: parcours croisés de « chercheurs de vie meilleure » portugais et roumains

En filmant un bidonville peuplé de familles Roms roumaines à Massy (Essonne), le réalisateur et documentariste José Vieira a aussi remonté le temps vers son enfance et le bidonville qu’il a habité dans les années 60 avec sa famille venue du Portugal.
De cette démarche très personnelle et émotionnelle, il parvient à tirer un documentaire profondément humaniste et universel sur l’immigration de familles qui, à travers les époques, ont tout simplement cherché à améliorer le sort de leurs enfants. Et ce en fuyant des terres de misère, d’injustice sociale et de privation de droits politiques.

Massy, 2010

Massy, 2010

Dans « Souvenirs d’un futur radieux », José Vieira donne le vertige aux spectateurs en mêlant des souvenirs personnels de ce que fut son arrivée en France à l’âge de sept ans, des photos de sa propre famille en noir et blanc, des archives d’époque sur les bidonvilles des années 60, des témoignages essentiellement audio de migrants portugais sur la rudesse de leurs conditions de vie et des images et témoignages du quotidien du bidonville habité par des Roumains.
Passé et présent se confondent bien vite dans ces parcours entremêlés, gamins roumains se baignant dans le lac où José et ses copains plongeaient aussi il y a quelques décennies, Portugais rentrés au pays après une vie de labeur en France et Roms roumains espérant se forger un avenir meilleur…Il en ressort à la fois le rejet, la suspicion et le racisme réservés de tout temps aux nouveaux venus mais aussi la ténacité et la dignité de ceux qui n’ont d’autre choix que de tenter leur chance dans un ailleurs, si peu accueillant soit-il.
Le film retraçant l’histoire de ces « chercheurs de vie meilleure » est également porté par un commentaire à la fois intelligent, ironique et tendre qui renforce le parallèle des deux immigrations à 40 ans d’intervalle.
« C’est toujours la même histoire. Là-bas, d’où l’on vient, l’espérance s’est fait la malle et les gens n’ont pas d’avenir à offrir à leurs enfants » dans « un pays en crise » avec « les riches qui s’enrichissent et les pauvres qui trinquent ».
« Les immigrés sont des oiseaux de mauvais augure, ils apportent des mauvaises nouvelles du monde, ils viennent de village où ils n’y a pas de travail,où ils n’ont pas de terre, ils fuient une de ses démocraties libérales où les plus démunis n’ont aucun droit. Nous avions fui une dictature où les grands propriétaires terriens étaient de véritables seigneurs féodaux. Là-bas d’où nous venions, des gens travaillaient du main au soir pour un bol de soupe et un bout de pain. Nous venions du Portugal. Ils viennent de Roumanie ».
Le film est adressé à un père, son père, qui a sauvé sa famille « d’une redoutable dictature, d’un pays aux abois où seul le passé semblait présent » en décidant de partir pour la France au début de l’hiver 1965, alors que Massy passait d’un paisible gros bourg de 6.000 habitants à une « ville nouvelle » peuplée de tours et de « grands ensembles ».
José Vieira évoque avec pudeur les conditions de cette installation – le premier jour d’école marqué par les rires moqueurs et cruels qui saluent l’arrivée de l’enfant étranger, les trois tours qui dominent toujours le bidonville actuel et qui, déjà pour les Portugais, « s’érigeaient tels les remparts d’une cité que nous n’avions pas le droit d’habiter ».
A l’arrivée la famille Vieira cherche à s’installer dans une maison squattée mais ils en sont chassés manu militari: « j’ai rarement vécu pareille humiliation », avoue-t’il alors que les gamins Roms roumains qu’ils filment sont soumis à des « évacuations » aussi musclées que répétées.
Car si les parallèles sont nombreux entre des deux immigrations à quelques décennies d’écart – la peur d’être jetés dehors avant de parvenir à s’en sortir, la manière de construire les cabanes avec des matériaux improbables, de débroussailler, de lutter perpétuellement contre la boue et d’énormes rats, de créer une solidarité qui aide à supporter la dureté du quotidien, de danser et de chanter la nostalgie…,la situation économique a changé.

« Nous avons eu la chance de vivre dans un bidonville par temps de croissance », souligne la voix off qui relate les réflexions du réalisateur. « Ils vivent dans des baraques dans un climat de crise. L’occupation illégale de terrains n’est plus tolérée. Les besoins en main d’oeuvre sont nettement moins flagrants ».

Et contrairement à José et ses camarades, les gamins du bidonville actuel ne vont pas à l’école, les collectivités locales se souciant assez peu de la scolarisation obligatoire quand il s’agit d’étrangers dont le pouvoir politique répète à l’envi qu’ils ne sont pas « intégrables ». Les gamins sont constamment ballotés par des expulsions à courte vue. Les droits de l’enfant ne semblent pas s’appliquer sur le terrain des bidonvilles. Ni ceux des adultes d’ailleurs qui sont systématiquement bafoués. Autrefois dans celui de José Vieira quelques racketteurs adoubés par les autorités locales faisaient leur loi.
Alors que le bidonville des Portugais s’est consolidé pendant 13 années, pour les Roms roumains ou les habitants de bidonvilles aujourd’hui « les tentatives de construction d’un chez soi provisoire où une communauté se reconstitue avec des liens familiaux et villageois sont systématiquement brisées » par des évacuations incessantes et brutales.

Tout au long du film, les images des habitants du bidonville actuel avec en voix off les témoignages de Portugais sur les conditions de leur arrivée prennent littéralement le spectateur à la gorge.
Dans ce parallèle vertigineux, la boue est un personnage à part entière. Elle envahissait le bidonville dans lequel habitaient José Vieira et sa famille, un lieu d’ailleurs surnommé « le bidonville du vers de terre tellement c’était marécageux ». Lorsque l’homme marche sur la Lune, c’est d’ailleurs ce qui frappe José Vieira enfant: « sur la Lune, il n’y avait pas de boue ». Cette boue est « un peu la métaphore de la condition de l’étranger qui débarque les mains vides », explique le réalisateur dans son projet écrit.
Expliquant ainsi le titre à la fois poétique et ironique de son documentaire, José Vieira raconte avec humour dans le commentaire du film la vision de l’avenir « radieux » véhiculé dans les années 1960 au beau milieu des Trente glorieuses.
« Quand j’étais môme, il y avait la guerre au Biafra, les enfants qui mourraient de faim faisaient la une des magazines mais l’avenir était radieux, les journaux qui enquêtaient sur les immigrés titraient sur les esclaves des temps modernes mais les lendemains étaient chantants. Il était annoncé des cités dans l’espace, des villes sous marines, il se disait que les robots débarrasseraient l’homme de la servitude, la science triompherait des malheurs de l’Humanité. La science fiction était devenu le futur tangible. C’est ce que prédisaient les revues que nous trouvions à la décharge. Cet avenir là n’a jamais existé que dans mes souvenirs. »

Massy, 1971

Massy, 1971

Massy comptait alors cinq bidonvilles peuplés d’Algériens, de Portugais, de Tunisiens, de Français, d’Italiens et d’Espagnols. Et dans les années 2000, lorsque José Vieira filme les habitants du bidonville roumain, les habitants ils luttent toujours contre une boue inimaginable.
« J’entends dire qu’il serait mieux qu’ils rentrent chez eux plutôt que de croupir dans ce bourbier. Ceux qui n’ont jamais connu la misère ou qui sont devenus amnésiques ne comprennent pas leur entêtement à rester ». Mais « ici ou à 300 mètres de là il y a 40 ans, les gens des baraques sont des chercheurs de vie meilleure ».
Au passage le réalisateur clarifie sa démarche: « je ne suis pas venu ici pour filmer la misère mais des gens qui luttent pour en sortir. Ils veulent gagner un peu d’argent et construire une maison au village pour leur retour. » C’était aussi le projet de bien des Portugais à leur arrivée en France. Et déjà, on leur reprochait de venir en quelque sorte voler la richesse d’un pays pour, un jour, en faire profiter leur patrie d’origine.
José Vieira, qui réalise des documentaires depuis les années 1980 et a notamment beaucoup travaillé sur l’immigration, a filmé les habitants du bidonville – des Roms venus de la région roumaine de Craiova – de 2008 à 2010, date de la destruction totale de ce bidonville de Massy. Il avait déjà réalisé « le bateau en Carton » sur le parcours de ces familles, en filmant également leur vie en Roumanie.
« Ce travail est une tentative cinématographique pour inscrire la présence » de ces « étrangers absolus » que sont censés être les Roms dans la France d’aujourd’hui, « ici et maintenant, dans l’histoire de l’immigration en France », explique-t’il dans son projet écrit.
De ce travail ressortent bien entendu les visages et les voix des immigrés d’autrefois et de ceux qui viennent d’arriver. Loin des stéréotypes racistes, hier comme aujourd’hui, ils tentent de sortir par le haut de situations intenables.
Des personnages plus sombres interrogent notre sens de l’humanité et de l’hospitalité: les images en noir et blanc de la vieille voisine frustrée et raciste d’un bidonville des années 60 expliquant d’un aire revêche et coincé que « ces gens là » sont « sales » et dangereux ou du voisin prêt à tuer si « ces gens là » franchissent les barbelés de sa petite propriété paraissent d’une actualité aussi triste que criante.
Mais il y a aussi ceux qui n’ont pas oublié, qui ont toujours lutté pour les droits des immigrés et continue à le faire sans relâche quelque soit l’origine des populations concernées. C’est le cas de cette dame espagnole, au visage à la fois doux et énergique, qui faisait de l’alphabétisation dans le bidonville « du vers de terre ». Des décennies plus tard, elle accompagne des familles Roms vivant en bidonville dans leur quête de justice et de droits.
A chacun en quelque sorte de choisir son camp…Un film à voir. Absolument.
Isabelle Ligner

« Souvenirs d’un futur radieux », José Vieira, Zeugma production, 2014, 90 min.
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