Municipales: la leçon de civisme d’un voyageur octogénaire

A 88 ans, Raymond Gurême, rescapé des camps d’internement, poursuit un chemin d’homme libre et digne. Jour après jour, il apprend, s’engage, dénonce, manifeste, s’adapte sans se soumettre.

 Derrière des pirouettes humoristiques parfois grinçantes, jamais cyniques, se cache une réflexion pleine de bon sens et d’inquiétude pour ses 200 descendants et plus largement, pour l’avenir de son monde, le voyage.

 La démocratie, le vote, la participation à la vie de la cité, Raymond en a été exclu la plus grande partie de sa vie, comme nombre de voyageurs, citoyens français à 95% et depuis des générations.

 chez-raymond-gureme-a-bretiSon attachement à la France est pourtant viscéral. Son père a défendu la patrie il y a 100 ans pendant la première guerre mondiale. Lui-même s’est engagé dans la résistance à peine sorti de l’adolescence et des camps d’internement français et de travail allemands.
Mais l’intensité de sa méfiance est intacte à l’égard d’une administration qui a infligé les plus grandes souffrances à sa famille pendant la Seconde Guerre mondiale et a continué à discriminer violemment les tsiganes français depuis lors .  

C’est cette même administration française qui a longtemps assuré à Raymond qu’il ne pouvait s’inscrire sur les listes électorales en raison de démêlées avec la justice. Peu importe que ces assurances n’aient été basées que sur des préjugés et non sur des textes de loi. Peu importe par ailleurs que le rapport conflictuel de Raymond avec les tenants de l’ordre et de la justice puisse très largement découler de la non-reconnaissance de l’internement de 1940-46 et du poids des discriminations ayant frappé sa famille et frappant toujours les voyageurs à ce jour.

 Longtemps l’administration française a voulu chasser des listes électorales comme elle les chasse des terrains où ils souhaitent s’arrêter, les héritiers des « nomades », fichés et considérés comme des « corps étrangers » à la nation depuis au moins 1912. Dans le statut discriminatoire des « gens du voyage » de 1969, qui n’a été abrogé que récemment, pour pouvoir voter un voyageur devait être rattaché à une commune depuis trois ans, soit 6 fois plus qu’une personne sans-abri !

 ll y a trois ans pourtant, Raymond est entré dans la mairie de sa commune, accompagné par des amis gadgé (non-tsiganes), sous des regards un peu lourds et inquiets des fonctionnaires présents. Il a réclamé et finalement obtenu un droit qui lui avait été dénié depuis des décennies sous des prétextes fallacieux: celui d’être inscrit sur les listes électorales d’une ville dans laquelle il réside depuis la fin des années 1960, sur un terrain situé face à l’ancien camp d’internement de Linas-Montlhéry.

 En mars 2011, pour les cantonales, il a tenu à voter pour la première fois même si des plus jeunes de sa famille lui disent que ça ne sert à rien, que les politiques sont tous pareils et ne feront jamais rien de positif pour les voyageurs.

 Raymond n’est pas dupe: « une fois arrivés au pouvoir, les politiques de droite comme de gauche ne travaillent que pour les plus riches et jamais pour les voyageurs », dit-il dans sa caravane, survolée ce jour, sans raison, comme d’autres terrains de voyageurs,  à très basse altitude par un hélicoptère de la gendarmerie. Comme nombre de Français, il trouve que « les affaires et le fait de ne jamais tenir ses promesses donnent vraiment une image pourrie » de la politique. « Il faudrait faire une révolution, mais jusqu’au bout, pas comme en 1968 », dit-il.

 Après le violent discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy en 2010, Raymond a manifesté et milité sans relâche pour les droits des voyageurs et la fin des discriminations. « Parler de l’internement passé pour mieux faire comprendre pourquoi et comment on est maltraités aujourd’hui », c’est la mission qui l’a mené à participer à nombre de débats à travers la France et la Belgique, à accepter qu’un livre soit écrit et que des documentaires soient tournés sur son histoire, à aller à la rencontre des jeunes dans les établissements scolaires. 

 Décoré des Arts et Lettres par Frédéric Mitterrand, ministre de la culture de Nicolas Sarkozy, mais aussi neveu de François Mitterrand, Raymond, comme beaucoup de  Français est déçu par le pouvoir socialiste de François Hollande qui a trahi tant de ses engagements de campagne, notamment ceux à l’égard des Roms, des gens du voyage et des militants de gauche.

 Mais Raymond n’a pas baissé les bras pour autant. Ces municipales sont pour lui l’occasion de nouvelles expériences, une manière de « faire gagner du terrain aux voyageurs », c’est le cas de le dire s’amuse-t-il, en allusion à la pénurie de terrains accessibles aux itinérants et semi-itinérants.

Ce patriarche à la gouaille légendaire a donc accepté de figurer sur une liste, en 12ème place pour les municipales et en huitième place pour les conseillers de l’agglomération, une nouvelle disposition dont il ne comprend pas très bien la finalité, comme beaucoup de Français.

 C’est « quelqu’un de bien, qui a fait un vrai travail en faveur des voyageurs et des plus modestes depuis des années » qui mène la liste, dit-il, « sinon je me serais pas lancé dans l’aventure ». Sa caravane, envahie depuis longtemps de photos de tous ceux qu’ils aiment et de lettres échangées à propos de son histoire,  est donc désormais aussi peuplée de tracts, de compte-rendus de réunions politiques et de textes législatifs concernant les élections.

 Le fait de voir le nom de Gurême, qui était mal considéré – c’est peu dire – dans la région avant que Raymond ne fasse connaître sa véritable histoire, figurer sur des listes électorales est en soi un symbole. Une manière de redonner de la fierté et de l’assurance à ses descendants qui ont souvent souffert de discriminations, notamment à l’embauche sur la seule base de leur patronyme.

 « Les maires, on les connait », dit celui qui, adolescent, a été donné aux gendarmes par l’édile de sa commune de naissance à qui il avait demandé de l’aide après sa première évasion du camp de Linas-Montlhéry. « Ils viennent taper aux portes des caravanes pour réclamer que l’on vote pour eux avant d’être élus et puis une fois en place la première chose qu’ils disent c’est +allez-vous-en on ne veut plus vous voir+ ! ». « Il faut en finir avec cette attitude. C’est irresponsable ! « , dit-il avec énergie.

 « Moi j’ai voulu essayer de faire changer les regards sur les voyageurs, participer, faire savoir qu’on est des Français comme les autres et qu’on a pas à être traités moins bien que les autres » dit-il, en roulant une énième cigarette de tabac brun.

 C’est l’occasion d’en découvrir de belles aussi, notamment « la guerre des colleurs d’affiche » et la violence de ceux qui viennent du Front national. Du coup Raymond a opté pour des affiches qu’il a fixées sur des poteaux dans son champ, situé le long d’une route passante. Ses poneys et chevaux sont donc entourés de slogans politiques énergiques. Ce qui ne semble pas troubler leur quiétude.

 Dimanche 23 mars, Raymond sera assesseur dans un des bureaux de vote de sa commune. Lui n’emploie pas le terme administratif. Il dit, l’oeil presque attendri, qu’il sera là « pour protéger les votes que les gens déposent dans l’urne ».

 Pourtant, il entend le désespoir et l’incrédulité des plus jeunes chez les voyageurs qui semblent parfois presque lui reprocher de collaborer avec l’ennemi. Souvent dans une impasse économique, sociale et personnelle, ils sont nombreux à affirmer, bravaches, qu’il « ne voteront jamais parce que ça sert à rien ». Le simple fait d’entrer dans une mairie, de présenter des papiers est inconcevable pour eux. Comme une souffrance extrême qu’ils ne souhaitent pas s’imposer.

 Mais à travers ces élections, le petit clown et acrobate dont les parents tenaient un cirque et un cinéma ambulant, celui qui a survécu à la violence la plus arbitraire, le résistant, le déclassé, celui qui fut considéré comme un voyou, un-moins-que rien par des gens qui ne voulaient pas voir sa belle humanité, reprend sa place dans la société.

 Il poursuit son chemin, celui d’une liberté acquise à grands coups de courage et de coups de gueule. En cela, il rend hommage à ses ancêtres dont les vies furent brisées. Et ouvre en même temps ce chemin – celui d’une participation active à la société et non d’un repli sur soi – à ceux qui viennent après lui.

 

Isabelle Ligner