Manuel Valls ne cesse de durcir sa position sur les Roms

A la droite du PS, le ministre de l’Intérieur Manuel Valls ne cesse de durcir sa position sur les Roms, affirmant à présent qu’ils « ne souhaitent pas s’intégrer » afin de justifier la poursuite des expulsions.

Au-delà des réactions de principes, Isabelle Ligner, journaliste, coauteur avec Raymond Gurême d’Interdit aux nomades, décrypte pour les Dépêches Tsiganes l’évolution de la politique et des propos de l’actuel ministre  de l’Intérieur. De 2010 au printemps 2013, cet article est un document de référence fourmillant de citations et d’éclaircissements sur des pratiques en rupture avec les annonces du président de la république et des principaux membres du gouvernement.

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Manuel Valls ne cesse de durcir sa position sur les Roms

Par Isabelle Ligner

 

Le ministre de l’Intérieur Manuel Valls a à nouveau durci sa position concernant les Roms vivant en France, estimant qu’ils « ne souhaitent pas s’intégrer dans notre pays » et justifiant ainsi la poursuite des démantèlements de campements Roms sans solution de relogement, en contradiction avec les promesses de campagne de François Hollande.

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Sans surprise, c’est au quotidien national de la droite conservatrice Le Figaro que M. Valls a réservé le 15 mars des déclarations qui semblent en grande continuité avec la politique qui prévalait dans ce domaine sous Nicolas Sarkozy. Dans cet entretien, le ministre socialiste estimait que l’expérience des villages d’insertion ne pouvait « concerner qu’une minorité car, hélas, les occupants des campements ne souhaitent pas s’intégrer dans notre pays pour des raisons culturelles ou parce qu’ils sont entre les mains de réseaux versés dans la mendicité ou la prostitution ».

Selon M. Valls qui entend poursuivre le démantèlement des camps de Roms, « les préfets sont soumis à une contradiction car ils doivent à la fois démanteler les campements tout en répondant à la demande de mener un diagnostic social visant à trouver des mesures alternatives ».

« Aujourd’hui, nous estimons qu’environ 20.000 hommes, femmes et enfants originaires de Roumanie et de Bulgarie pour la plupart occupent en toute illégalité plus de 400 campements dans notre pays, dont les deux tiers sont en Ile-de-France », note M. Valls.

« Implantés en bordure de quartiers populaires déjà percutés par la crise, ils sont à l’origine de problèmes de cohabitation qui prennent des formes parfois inquiétantes comme en témoignent les incendies constatés » début mars à Aubervilliers et Sarcelles », a-t-il dénoncé.

La veille, le 14 mars, c’est au Parisien/Aujourd’hui en France que M. Valls livrait son analyse de la situation des Roms: « plus que jamais les démantèlements sont nécessaires et se poursuivront, il en va du respect de la loi et de la sécurité de leurs résidents », assurait-il, insistant notamment sur les « 130 » campements de Seine-Saint-Denis « où vivent 8.000 personnes ».

« Ces situations sont complexes, faites de vies marquées par la misère », ajoutait-il, mais « maintenir ces camps n’est pas acceptable d’autant qu’ils sont souvent limitrophes de quartiers populaires, dont les habitants déjà marqués par la crise, acceptent mal cette présence ».

« Je ne peux laisser perdurer cette situation intolérable. Il en va du respect de la loi et de leurs résidents », poursuivait-il, avant d’assurer: « nous procéderons avec humanité sans abandonner l’accompagnement social, l’objectif de scolarisation des enfants et, quand c’est possible, l’accès à un logement et au monde du travail ».

Ces déclarations ont déclenché l’indignation des associations qui s’occupent des Roms sur le terrain. Ces dernières espéraient que l’arrivée au pouvoir des socialistes en mai dernier marquerait une rupture avec les expulsions systématiques, l’absence d’accompagnement social et l’instrumentalisation politique de ces populations d’une extrême fragilité sociale en vigueur sous les gouvernements de Nicolas Sarkozy. L’ex-président avait lui-même violemment stigmatisé les Roms dans son discours de Grenoble à l’été 2010.

Dans un communiqué publié le 15 mars, l’association la Voix des Rroms de Saimir Mile estimait que ceux qui disent, comme le ministre de l’Intérieur Manuel Valls, que les Roms occupant des campements ne veulent pas s’intégrer, sont « des menteurs », « des irresponsables dangereux pour la paix et la cohésion sociales ». Ainsi, selon elle, « M. Valls appelle à la discrimination des Roms » car les déclarations du ministre représentent « un concentré de mensonges et de messages jetant l’opprobre sur les Roms. Des références à la délinquance, aux trafics, à la prétendue non-acceptation des Roms par les habitants des quartiers populaires touchés par la crise, comme si les Rroms en étaient à l’origine… ».

« Cette interview de M. Valls est de mauvais augure », poursuivait la Voix des Rroms. « Elle annonce un durcissement de la politique à laquelle nous assistons » depuis que Nicolas Sarkozy est devenu ministre de l’Intérieur » en 2002.

« Je pense qu’objectivement, Valls fait du Sarkozy », estimait Saimir Mile, président de la Voix des Rroms. « Malheureusement, ce n’est pas une surprise ».

La Voix des Rroms rappelle que sur les deux millions de Roms roumains, « seulement 15.000 vivent en France dans des bidonvilles et squats, et ceci depuis des années. Les expulsions répétées n’ont jamais été une solution ». « Qu’on arrête la démagogie, trop coûteuse par ailleurs, et qu’on commence à travailler réellement avec ces personnes », conseille l’association. « Ces Roms sont loin d’être un ramassis de cas sociaux désespérés. Ils veulent mener une vie normale en travaillant, en allant à l’école, en ayant un logement décent comme tout un chacun. »

Le même jour, SOS Racisme s’inquiétait « du devenir des occupants, dont de nombreux enfants, des camps promis au démantèlement », et demandait « à ce qu’ils soient relogés dans des structures adaptées afin que soit assurée correctement leur sécurité et leur dignité la plus élémentaire ». De son côté, la Ligue des droits de l’homme invitait « le gouvernement à inscrire son action dans le respect des droits fondamentaux et de la dignité des personnes ».

Le 19 mars, plusieurs associations dont la Fondation Abbé Pierre,

Romeurope, Emmaüs, le Secours Catholique ou ATD-Quart-Monde ont exprimé leur « indignation » dans une lettre ouverte au Premier ministre Jean-Marc Ayrault, dont l’approche est jugée moins répressive. Les propos du ministre de l’Intérieur « nous paraissent particulièrement choquants (…) et traduisent une méconnaissance profonde des conditions de vie et de misère extrême de ces personnes », écrivent ces associations.

« Comment peut-on en effet affirmer que ces personnes refusent de s’insérer en France, alors que l’accès à l’emploi et au logement social leur est actuellement interdit et que certains maires vont jusqu’à s’opposer à la scolarisation des enfants ? » poursuivent les signataires. « La stigmatisation de ces familles particulièrement démunies par un membre de votre gouvernement, en attisant les réactions de rejet, est contraire aux valeurs de la République », s’insurgeaient-elles encore, notant à l’adresse du chef de gouvernement que « cette orientation strictement répressive (…) nous semble également éloignée de la position que vous aviez exprimée sur ce sujet à l’occasion de notre dernière rencontre ».

La plupart de ces associations réclament notamment l’application de la circulaire interministérielle du 26 août 2012, diffusée après une réunion à Matignon consacrée aux Roms et à leur insertion professionnelle.

Constance dans les déclarations

Les associations ne peuvent en tout cas reprocher à Manuel Valls d’avoir varié dans ses positions sur les Roms, qui se sont durcies tout en allant depuis des années dans la même direction en tant que maire d’Evry puis patron de la place Beauvau, où il est comparé par des commentateurs de droite comme de gauche, à son prédécesseur Nicolas Sarkozy, aussi bien au niveau de l’ambition que de la ligne politique. Sa prise de fonction n’a pas apporté de rupture à la politique de démantèlement des campements Roms, avec notamment des évacuations à Lille, Lyon, La Courneuve ou Marseille à l’été 2012, sous les yeux consternés des associations et des militants de gauche tandis que l’UMP se frottait les mains.

« Manuel Valls a décidé de poursuivre le démantèlement des camps de Roms. C’est une mesure juste et légitime, tant ces lieux n’ont pas leur place sur le territoire de la République », écrivait notamment début août dans un communiqué Eric Ciotti, secrétaire national de l’UMP à la sécurité. « Le ministre de l’Intérieur fait enfin preuve de lucidité, mais celle-ci est bien tardive lorsque l’on se souvient de l’outrance des commentaires qui avaient suivi le discours prononcé par Nicolas Sarkozy à Grenoble en 2010, dans lequel le chef de l’État dénonçait l’existence de ces campements sauvages ». « Avec quelques années de retard, les socialistes reconnaissent ainsi que la politique du précédent gouvernement était la seule adaptée pour faire face à cette situation », jugeait le responsable UMP.

De son côté, l’association la Voix des Roms affirmait le 12 août que la

politique de Manuel Valls, concernant les Roms « ressemble à celle de MM. Hortefeux et Guéant comme deux gouttes d’eau » si bien que « les soutiens réitérés au sein de la droite de l’UMP ne sont pas des errements ».

« M. Valls a réussi mieux qu’Eric Besson et il pourrait même porter les couleurs de l’UMP pour la présidentielle 2017 », ironisait l’association.

Mi-août, les associations s’étaient déjà adressé à Jean-Marc Ayrault en dénonçant les propos de son ministre de l’Intérieur concernant les Roms et en demandant la suppression des « mesures transitoires » qui les empêchent de travailler jusqu’à fin 2013.  « La politique d’expulsion des Roms est une honte pour un pouvoir de gauche », s’indignait Emmaüs France tandis qu’Audrey Pulvar, alors directrice des Inrocks et compagne du ministre Arnaud Montebourg résumait dans son éditorial le sentiment général à gauche: « Cher François (Hollande), on n’a pas voté pour ça ».

En mars 2012, François Hollande alors candidat à la présidentielle, avait promis que ces mesures feraient « l’objet d’un examen objectif ». Les mesures transitoires obligent l’employeur qui veut embaucher un ressortissant bulgare ou roumain, principales nationalités des Roms, à payer plus de 700 euros de taxe à l’Office français de l’immigration et de l’intégration pour un emploi limité à une liste de 150 métiers, et soumis à autorisation préfectorale. Le 22 août, à l’issue d’une réunion interministérielle à Matignon, le gouvernement avait annoncé un assouplissement des conditions d’embauche des Roumains et Bulgares, principales nationalités des Roms présents en France mais ces décisions étaient vite apparu comme un pendant peu appliqué à la logique de « fermeté » qui suscite malaise et indignation chroniques au sein de la gauche.

Le 25 août, deux jours après avoir à nouveau insisté dans les médias sur la « délinquance roumaine », qui est « une réalité » qu’il « ne faut surtout pas nier », cela n’empêche pas Manuel Valls de recevoir une standing ovation à ‘université d’été du PS à La Rochelle après une intervention sur « l’ordre républicain » et la sécurité, pendant laquelle il annonce qu’il va « continuer à mener les démantèlements de campements où il y a de la misère sanitaire, sociale ».

Deux jours plus tard, comme un symbole de la poursuite de la politique répressive à l’égard des Roms, c’est à Evry, ville dirigée jusqu’en juin par Manuel Valls, qu’a lieu une opération policière d’évacuation forcée d’un terrain occupé par des Roms. Interrogé peu après cette expulsion manu militari, le dirigeant du parti de gauche, Jean-Luc Mélenchon estime que Manuel Valls fait « la même chose » que son prédécesseur UMP Claude Guéant concernant les Roms.

Le 10 septembre, M. Valls reçoit d’ailleurs un soutien de poids, lors de l’inauguration de la foire de Corbeil-Essonnes: « Je veux dire un mot à Manuel. Pour moi, pour nous, la sécurité n’est ni de gauche ni de droite. Et je dois vous dire que nous sommes très heureux de son action », déclare au micro Serge Dassault, sénateur UMP de l’Essonne et propriétaire du Figaro, au côté de M. Valls, qui lui avait ravi son siège de député en 2002.

« C’est pour ça qu’il a l’appui d’un journal bien connu », a poursuivi le sénateur UMP, provoquant le rire embarrassé du ministre socialiste.

« Mais, s’il fait des bêtises, on en reparle. Actuellement, c’est très bien. Pour les Roms et tous les autres, c’est formidable. Donc bravo Manuel et continue! », l’encourage le patron de presse devant une assistance hilare.

Un refrain bien connu

 

C’est à cette période que M. Valls entame un refrain bien connu sous les gouvernements Sarkozy/Fillon en invoquant la responsabilité de la Roumanie en matière d’intégration et de prise en charge des Roms.

La France « ne peut pas accueillir toute la misère du monde et de l’Europe », affirme-t-il sur BFMTV-RMC le 11 septembre, à la veille d’une visite officielle en Roumanie. « Nous ne pouvons pas nous permettre d’accueillir toutes ces populations qui sont souvent des damnés de la Terre, qui sont pourchassées dans leur pays, qui sont discriminées. » La France « prend sa part en matière d’asile, en matière d’insertion mais le message est clair : c’est la fermeté », a-t-il ajouté, en réaffirmant sa volonté de « démanteler les campements quand il y a une décision de justice », comme le jour même à Villeneuve-le-Roi (Val-de-Marne).

« La France ne peut héberger toute la misère du monde mais elle doit en prendre sa part », avait déclaré Michel Rocard en 1989 alors qu’il était Premier ministre.

« Le ministre de l’Intérieur va répétant vouloir ajouter de l’humanité à la fermeté : expulser, oui, mais humainement. La réalité des chiffres et des actes dément cet équilibre affiché : l’humanité n’est que poudre aux yeux », rétorque à Valls le Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti), dénonçant des actions « brutales ».

Mais de son côté, fin septembre, Valls appelle  les « responsables politiques locaux et nationaux » à « n’instrumentaliser aucune situation », à propos des évacuations de campements illicites de Roms.

Le ministre « invite chacun à ne pas céder à la polémique et à faire preuve d’un esprit de responsabilité et d’apaisement » dans un communiqué publié à propos du départ de familles roms d’un campement dans le nord de Marseille sous la pression de riverains hostiles.

Fin décembre 2012, le ministre de l’Intérieur avait annoncé la fin de l’aide au retour « humanitaire » versée aux Roms qui acceptent de rentrer dans leur pays et jugée inopérante par de nombreuses associations.

L’aide au retour volontaire a en revanche été maintenue, mais ses montants doivent être alignés sur les moyennes européennes, notamment sur ceux pratiqués en Allemagne en Belgique ou aux Pays-Bas, soit 500 euros par personne au lieu de 2.000 auparavant.

L’aide au retour volontaire (3.500 euros pour un couple, 2.000 pour un adulte, 1.000 pour un mineur) concerne les étrangers qui sont soumis à une procédure d’expulsion.

Selon les associations, la population rom en France – 15 à 20.000 personnes – reste constante car les expulsés reviennent systématiquement.

Parmi les Roms qui ont cherché à tout prix à rester en France, figure Anina, jeune femme roumaine de 23 ans, qui a retracé son parcours des bidonvilles et de la mendicité jusqu’à la Sorbonne dans un livre sortie récemment « Je suis Tzigane et je le reste » (avec Frédéric Veille, Editions City). A l’opposé du portrait des Roms récemment dressé par Manuel Valls, Anina raconte au contraire son souhait de s’intégrer, de faire ses études et sa vie en France, où elle espère devenir magistrate. Un objectif rendu possible grâce à sa volonté mais aussi grâce à des services de l’Etat qui ont fait leur travail dans le domaine de l’éducation ou du logement pour permettre à cette famille Rom de s’éloigner de la grande précarité au lieu de rejeter parents et enfants de campement en bidonville.