« Délinquants et victimes » : un ouvrage remarquable démystifie la « délinquance rom »

C’est un livre à mettre entre toutes les mains. Un ouvrage que l’on referme avec le sentiment d’avoir gagné en intelligence. Et l’on remercie mentalement son auteur de s’être livré à un minutieux travail de déconstruction des stéréotypes et de démystification des discours politiques, policiers et médiatiques sur la prétendue « délinquance rom ».
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Dans « Délinquants et victimes. La traite des enfants d’Europe de l’Est en France » (paru en novembre aux éditions Non Lieu), le sociologue Olivier Peyroux nous fait partager sa solide expérience – six ans passés en Roumanie et près de sept ans de travail au sein de l’association Hors-la-Rue qui offre un lieu d’accueil, d’écoute et d’orientation à des enfants et adolescents originaires d’Europe de l’Est, dont certains victimes de la traite. Ses observations sont donc basées sur des témoignages, du vécu, du travail de terrain. Un grand sérieux se dégage des quelque 200 pages qu’il consacre à démontrer la défaillance des services de l’Etat en France en matière de protection de mineurs pris dans les mailles de phénomènes d’asservissement complexes.

Robert Badinter ne s’y est pas trompé en acceptant de rédiger l’avant-propos. « Ici en France des enfants originaires d’Europe de l’Est, sont trop souvent sanctionnés comme des délinquants au lieu d’être secourus comme victimes, en raison des faits délictueux et répétés qu’ils commettent sous la contrainte ou l’emprise des trafiquants », écrit l’ancien Garde des Sceaux, dénonçant « une double peine ». « Cambrioleurs, pickpockets, détrousseurs de guichets automatiques, mendiants, prostitués, ces enfants…restent avant tout pour les autorités policières et judiciaires, mais aussi pour le public, des délinquants multirécidivistes, endurcis et non coopératifs. Autant dire très loin de la conception de la victime et de l’enfance en danger dans notre société », poursuit l’ex-ministre de la justice, resté célèbre pour son combat contre la peine de mort.

De fait, les situations de traite – « le fait de recruter, héberger ou déplacer une personne d’un endroit à l’autre, dans un même ou vers un autre pays, dans le but de l’exploiter pour en retirer un bénéfice (la prostituer, la forcer à travailler, la forcer à mendier…) »  selon la définition de l’Onu, sont souvent, selon le sociologue, « masquées par une idéologie instrumentalisant les faits afin de valider une série de clichés racistes ». Ces derniers  permettent de prolonger la méconnaissance et le déni des victimes, dénonce Olivier Peyroux, avant de tordre le cou au mythe de la « délinquance rom », qui connût son heure de gloire sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Le sociologue souligne qu’en Ile-de-France, les services de police spécialisés estiment entre 400 et 600 enfants dits « roms » contraints de commettre des délits alors que sur le même territoire vivent environ 6.000 enfants Roms. C’est donc une petite minorité (entre 3 et 10%) de mineurs roms qui se trouveraient dans des situations d’exploitation, loin des fantasmes sur une prétendue « culture du vol ».

Alors qu’en France et dans l’Union européenne, les enfants et adolescents victimes de traite, et singulièrement les 6.000 à 10.000 enfants prostitués, sont de nationalités très diverses (France, Nigeria, Maroc, Chine, Ghana, Brésil, Colombie, Afghanistan, Pakistan…), l’exploitation d’enfants en France et en Europe est « inévitablement associée à une origine ethnique unique: les Roms », déplore-t’il. Le cas des « pilleurs d’horodateurs », apparus à Paris à partir de 1999, est emblématique: fin août 2002, Nicolas Sarkozy se base sur ces faits divers pour dénoncer la « délinquance rom » à grands renforts d’opérations spectaculaires avec hélicoptères, déploiement policier musclé et forêt de caméras. Les autorités roumaines renchérissent en insistant sur le caractère tsigane de cette délinquance.  En réalité, il s’avère que les mineurs concernés étaient dans leur grande majorité des  adolescents roumains non roms originaires de Satu Mare et Maramures et encadrés par d’anciens sportifs roumains non roms également, notamment le gang des boxeurs de Sighetu-Marmatei.

« Que ce soit en Italie ou en France, les Roms servirent à justifier des politiques migratoires restrictives permettant de réaffirmer l’autorité de l’Etat. Lorsque les gouvernements respectifs de ces pays furent confrontés à des baisses de popularité, la +question rom+, présentée sous son versant criminel, fut brandie. La technique consista à communiquer sur la présence de réseaux mafieux roms, l’exploitation d’enfants roumains ou les +démantèlements »+des +campements illégaux+…L’imprécision du vocabulaire choisi pour désigner les personnes mises en cause, le choix d’un registre appartenant au crime organisé et l’étalement de quelques faits divers servirent à attiser les braises d’une menace  rom, afin de la raviver en cas de besoin », commente Olivier Peyroux. « En Europe de l’Est, l’usage de la « question rom » diffère sur la forme mais pas tant sur le fond. Elle servit surtout à éluder la question sociale. La pauvreté fut transformée en un problème culturel et ethnique. Ces Etats, pour lutter contre la pauvreté, se sont vus conférer une double mission: éduquer les Roms et mettre en place des politiques de lutte contre leur discrimination. Cette focalisation sur une frange des citoyens évita surtout la remise en question des choix économiques. L’effondrement du système de santé publique, la dégradation de l’école ou la fermeture des industries affectant la majorité de la population furent masqués par des questions de discrimination, de droits de l’homme…Roms et pauvres devinrent synonymes, rendant de facto invisibles et inaudibles les pauvres non roms de ces sociétés pourtant nettement plus nombreux. A l’opposé, les Roms insérés qui auraient pu servir de modèle ou de +bonnes pratiques+, ne firent guère l’objet d’études approfondies ni même de reportages », analyse-t’il.

De manière générale, les autorités françaises préfèrent rester dans le fantasme, le cliché et l’approximation. Les différences entre les systèmes criminels d’un pays à l’autre sont peu étudiés et mis en avant. Ainsi la « mafia roumaine » systématiquement dénoncée aussi bien dans les médias, par les policiers qu’au bar du commerce, « n’existe pas », explique l’auteur, alors que la Roumanie a sans doute la plus mauvaise réputation en termes de trafic d’enfants. A partir d’un certain niveau de rentabilité, les trafics en Roumanie tombent sous le contrôle de policiers locaux ou nationaux alors qu’en Bulgarie ou en Albanie, existent de véritables mafias menaçant le pouvoir de l’Etat. « Le trafic des mineurs en Roumanie est assez limité, en dehors de quelques exception, et son organisation repose sur une base familiale », écrit Olivier Peyroux au risque de faire s’étrangler bon nombre de policiers, d’hommes politiques et de journalistes. « Il se situe à la marge d’activités criminelles plus structurées, possédant une façade de légalité comme la récupération de biens immobiliers via des systèmes d’usure, les compagnies de sécurité… »

Les autorités françaises s’intéressent également très peu au profil des jeunes victimes de la traite. Cette attitude nuit non seulement à la protection des enfants concernés mais également à l’efficacité de la lutte contre la délinquance, pourtant affichée comme une priorité absolue en politique, à droite comme chez les socialistes. Dans le cas des « pickpockets du métro », Olivier Peyroux démontre que l’opération très médiatisée en décembre 2010 de démantèlement du réseau Hamidovic – une centaine de pickpockets âgées de 10 à 16 ans en France et en Italie et un chef Fehim Hamidovic, retranché dans un véritable palais à Rome-,  ne fut pas conçue pour protéger les enfants, pourtant battues, brûlées ou violées, mais pour faire baisser le nombre de vols constatés et communiquer sur la menace « rom ». Faute de travail approfondi avec les jeunes filles victimes et de protection, ces mêmes mineures ont continué à voler dans le métro alors que l’organisation, présentée comme étant responsable de 60% des vols dans le métro à Paris, était officiellement démantelée. Or un travail de terrain a montré que la présence de ces jeunes filles remontait aux années 1970 et que certaines des adolescentes incriminées en 2010 étaient nées dans des prisons françaises après la condamnation de leur mère pour des faits de vol dans le métro. Certaines de ces jeunes filles parlent italien, d’autre espagnol ou français mais elles sont toutes issues d’une communauté particulièrement rejetée, celle des Roms bosniaques, dits Xoraxane (turcs). Beaucoup de mères seules avec des enfants de cette communauté émigrèrent en Europe de l’Ouest dans les années 1990 pour échapper à la guerre en ex-Yougoslavie et se retrouvèrent donc particulièrement vulnérables. Idem pour des filles mineures appartenant à la minorité rom turque en Bulgarie qui se retrouvèrent en bas de l’échelle de la prostitution, en Bulgarie comme en Europe de l’Ouest.

Mais, insiste l’auteur, « l’existence de groupes roms fragilisés n’entraîne pas mécaniquement un passage vers l’exploitation d’enfants », via par exemple des entreprises de servitude par la dette ou des mariages détournés à des fins d’exploitation. « Dans leur très grande majorité, malgré l’absence de soutien institutionnel, ces familles réussissent à faire face à l’ensemble de leurs difficultés avec beaucoup de dignité », martèle Olivier Peyroux. Il cherche également à comprendre les motivations de certaines victimes ou réseaux familiaux piégés dans des systèmes d’asservissement très complexe dans lequel la « quête de prestige social », notamment à travers l’édification de maisons dans le pays d’origine, joue un grand rôle et insiste sur le caractère géographique de certaines migrations et exploitations, liées à un village ou une région.

Le sociologue rappelle au passage que la recrudescence de la traite des êtres humains depuis la chute du mur de Berlin n’est pas un hasard mais le fruit de la violence de la rencontre entre une Europe riche et sa voisine pauvre. Ainsi c’est bien l’arrivée de 60.000 Casques bleus en Bosnie à partir de 1995 qui a créé un « marché » pour la prostitution dans ce pays. Idem au Kosovo, devenu après 1999, une plaque tournante du trafic de femmes vers l’Europe de l’Est alors que le territoire était quadrillé de forces internationales. En France même, des phénomènes tels que la prostitution d’enfants Roms bulgares en 2008 ne se sont produits que sur la demande insistante de pédophiles français qui rendaient des visites sordides à ces familles dans les squats où elles résidaient. De même, Gare du Nord, la prostitution d’enfants roms, pour certains âgés d’à peine 12 ans, s’est déroulée pendant des années sous les yeux des forces de police mais il fallu attendre 2011 pour qu’un pédophile fut poursuivi.

Il est effectivement plus facile de poursuivre les jeunes victimes en les considérant uniquement comme des délinquants que de les mettre à l’abri et de leur offrir un autre avenir. Faute de protection, faute d’accès au statut de victime, faute de places dans des foyers adaptés, les enfants et adolescents pris dans les mailles de la traite suivent une sorte de « carrière » que personne ne souhaiterait pour ses propres enfants: mendicité, vols, prostitution dans des réseaux criminels de tailles variées.  Puis, ils se « mettent à leur compte » quand ils peuvent s’émanciper en fondant une famille. Mais certains basculent dans l’errance ou doivent être internés en hôpitaux psychiatriques, déchirés par les violences qu’ils ont subies dès le plus jeune âge.

Pourtant, rappelle Olivier Peyroux, lorsque ces jeunes se voient offrir une chance de réussir par la voie légale, ils s’en saisissent avec une volonté hors norme. Ainsi après le passage des pièces aux cartes pour les horodateurs parisiens, certains petits pilleurs mis, de fait, au chômage, furent accueillis en foyers de l’enfance à Paris et en Seine-Saint-Denis: ils opérèrent alors une reconversion spectaculaire via des formations professionnelles.

Mais en France, le nombre de condamnations pour traite des êtres humains est très faible (huit entre 2008 et 2010) ainsi que le nombre de victimes de la traite signalées qui se compte chaque année sur « les doigts d’une main » (trois cas de mineurs roumains par exemple en 2010 en France alors que pour la même année, la Roumanie a identifié 307 mineurs exploités).

Au moment où le débat sur la pénalisation des clients de la prostitution est relancé en France, il est donc urgent que la société entière et singulièrement les services de l’Etat changent de regard sur ces enfants et adolescents afin de mettre en place des systèmes de protection adaptés pour les victimes de la traite et une répression efficace des exploiteurs. Et ce pour cesser de détourner les yeux face à des abus inacceptables, que l’enfant victime soit français ou étranger, Rom ou Gadjé.

Isabelle Ligner

« Délinquants et victimes, la traite des enfants d’Europe de l’est en France »Olivier Peyroux (édition Non Lieu, novembre 2013)


Vous pourrez rencontrer et entendre Olivier Peyroux le 4 décembre à 19 h à la Médiathèque Fnasat-gens du voyage où il présentera son livre.(59 rue de l’Ourcq, 75019 Paris tel 01 40 35 12 17)