L’excellence démontrée par les meilleurs apprentis de France interroge les politiques à l’égard des rroms et gens du voyage, ainsi que les discours sur les freins culturels à l’insertion
Pour la deuxième année consécutive, le concours de meilleure apprentie de France, dans la catégorie pressing, vient d’être remporté par une jeune rrom migrante ayant connu bidonvilles et multiples difficultés. Il faut rendre hommage à la force de caractère de ces jeunes filles, mais aussi s’interroger. L’exploit est notable, compte tenu des fantastiques barrières qui se dressent entre ces jeunes et la réussite professionnelle. Contraints de vivre dans des conditions indignes, ils doivent en plus vaincre les soupçons et les fantasmes qui s’attachent à leurs origines et à leurs cultures. Ces individus qui sortent du lot, démontrent que les pires obstacles peuvent être dépassés. Toute la société se porterait mieux si ces blocages matériels, administratifs et politiques n’existaient pas. A regarder le parcours scolaire de ces jeunes femmes ont peut se demander si, dans d’autres circonstances, elles n’auraient pas pu sortir premières de grandes écoles… Que de richesses humaines et de talents gâchés dans les bidonvilles, les évacuations forcées de campement et les expulsions.
Politiques onéreuses et criminogènes ?
Activistes rroms, défenseurs des droits de l’homme et travailleurs sociaux ont beau jeux de dénoncer des politiques qui dilapident l’argent public en force de l’ordre et en dispositifs d’insertions, interminables faute de portes de sorties vers l’emploi et le logement. Il est même des policiers qui se demandent si en chassant des familles de terrains vagues en terrains vagues, ils ne perdent pas leurs temps et ne facilitent pas la tâche de malfrats de toutes origines. Plus les personnes sont précaires et méfiantes vis-à-vis des autorités, plus elles deviennent des proies faciles pour toutes sortes de profiteurs
Si un jour, les expulsions à répétition disparaissent. Si les portes des écoles et des centres de soins s’ouvrent facilement. Si les discriminations rejoignent les rubriques « mauvaises mémoires » des livres d’histoire, tous les jeunes rroms ne deviendront pas des athlètes en pleine santé, collectionneurs de diplômes de hauts niveaux. Si les mesures transitoires fermant une grande partie du marché de l’emploi aux roumains et aux bulgares, sont abolies, ceux-ci ne deviendront pas tous des capitaines d’industries soumis à l’ISF. Chez les tsiganes comme chez les autres être humains, les facteurs individuels jouent un grand rôle dans la réussite ou l’échec professionnel.
Ne pas oublier des tsiganes invisibles
Il n’est pas exceptionnel de croiser des avocats, des enseignants, des entrepreneurs rroms , migrants ou non, manouches, yéniches, gitan, citoyens français. Seuls quelques uns d’entres eux, les militants et les activistes, affichent publiquement leurs origines. Sauf pour les artistes, la mauvaise image des tsiganes représente un suicide professionnel. « Lorsque j’étais enseignant, je me gardais bien de parler de ma culture et de raconter mon histoire, j’aurais été regardé avec méfiance par mes collègues, mes élèves et les parents. Dans le monde du cinéma, au contraire mes origines apportent un plus », confie Teddy Modest, réalisateur du film Jimmy Rivière. Lors d’un débat en février dernier, à Sevrant, Brahim Music, pour les rroms migrants et Francine Jacob pour les tsiganes français, ont demandé à repenser l’insertion. Ils proposent de s’attaquer aux discriminations avant de rendre coupables des difficultés d’insertions, des particularités culturelles très difficiles à analyser. Particulièrement bien placées pour savoir ce dont elles parlent, nombre de voyageuses féministes constatent que leurs conditions de vies ne sont pas pires que celles de leurs consœurs non tsiganes. « Nous avons toutes encore beaucoup de chemin à faire », remarque Francine Jacob.
La méfiance : un phénomène complexe
Les enseignants qui bien souvent doivent dépenser des trésors de persuasion pour convaincre des parents de leurs confier les enfants, perçoivent des freins importants. Ils voient aussi de bons élèves en primaire ne pas intégrer le collège. Qu’elle est la part de blocage liée à une méfiance légitime vis-à-vis d’institutions qui sont perçues comme des armes de destruction des liens familiaux ? Quelle est la part de refus d’intégration ? L’histoire de l’assimilation forcée des tsiganes justifie bien des craintes, mais celles-ci peuvent avoir des conséquences néfastes pour les jeunes. L’aventure des meilleures apprenties de France, démontre que les questions ne doivent pas être posées de manière simpliste.
Olivier Berthelin


