Logement : laborieux partenariats pour les personnes en souffrance psychique

27 décembre 2011
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Lorsque des handicapés mentaux ne peuvent être pris en charge par leurs familles, le problème du logement devient souvent un véritable parcours du combattant. Soignants, travailleurs sociaux, bailleurs doivent se débattre avec un cadre juridique complexe et des contraintes budgétaires. La mise en œuvre de solutions adaptées à chaque personne est loin d’être simple. Lisez cet article d’Agnès Touvenot publié dans Gazette santé sociale, reproduit dans les Dépêches tsiganes avec l’autorisation de l’auteur.

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Le défi du logement pour les personnes en souffrance psychique

 

Les expériences « housing first » doivent permettre de conjuguer les politiques de lutte contre les exclusions et d’inclusion des personnes handicapées souffrant de troubles psychiques.

 

La fermeture de 113 000 lits en hôpital psychiatrique entre 1970 et 1995 sur fond de crise du logement donne une acuité particulière à la question de l’insertion dans la cité des personnes souffrant de troubles psychiatriques : «Le logement est la pierre angulaire de toute prise en charge des malades psychiques. Sans logement, il ne peut y avoir de continuité de soin et d’accompagnement à la vie sociale », martèle Jean Canneva, président de l’Union Nationale des Amis et Familles de Malades Psychiques (UNAFAM). En outre, l’absence de logement personnel renforce les risques psychiatriques comme l’a mis en évidence un récent rapport de l’Inserm (1) : un tiers des personnes sans abri présente des troubles psychiatriques. La prévalence est dix fois plus importante pour les troubles psychotiques qu’en population générale.

Mais si le constat est partagé par tous les acteurs de la chaine médicale, médico-sociale et sociale, les  a réalité des partenariats autour du logement  est encore ténue tant les acteurs se connaissent mal. Deux textes ont pourtant donné un cadre nouveau aux enjeux liés au logement et la santé mentale : d’une part, la loi du 11 février 2005 a reconnu le handicap résultant de troubles psychiques. De ce fait, « l’accessibilité au logement de personnes souffrant de tels troubles est devenue un enjeu de politique publique » souligne Martine Barrès, chargée de mission à la Mission Nationale d’Appui en Santé Mentale (MNASM). D’autre part, une circulaire de décembre 2009 (2) en application de la loi de mobilisation et de lutte contre les exclusions (loi MOLLE du 25 mars 2009) porte une attention particulière aux « personnes sortant d’établissements de soins, notamment psychiatriques » dans les plans départementaux d’accueil, d’hébergement et d’insertion des personnes sans domiciles (PDAHI) . C’est dans ce contexte que l’expérimentation « Housing first » lancé en janvier 2010 entend répondre au double enjeu de la lutte contre les exclusions et l’inclusion des personnes handicapées souffrant de troubles psychiques.

Le concept « Housing first », expérimenté depuis 1991 à New York, consiste à  permettre un accès immédiat à un logement permanent pour les personnes durablement à la rue et présentant des troubles mentaux, « sans préalable ni exigence quant à leur sobriété ou à leur consommation de substances ». A New York, entre 2005 et 2007, un tiers des  personnes sans abri a été sorti de la rue, ce qui a entrainé une diminution des hospitalisations et des incarcérations. Les évaluations du programme mettent en évidence une efficacité supérieure aux autres programmes et selon les sites, 70 à 80 % des personnes sont encore dans leurs logements après 4 ans. En France, quatre sites pilote ont été retenus : Marseille, Lille, Paris et Toulouse pour l’accueil et le suivi de 100 personnes en logement autonome. Une équipe pluridisciplinaire, associant des professionnels dédiés (psychiatres, travailleurs sociaux) et des services de droits communs (secteur de psychiatrie, équipe mobile, service de soins à domicile….) assureront, sept jours sur sept, l’accompagnement médico-sociale. Actuellement, les équipes médico-sociales sur chacun des sites sont en cours de recrutement et le début des entrées dans le logement devraient intervenir dès janvier.

Une expérimentation bienvenue dans la mesure où les démarches partenariales entre le monde de la psychiatrie et les acteurs du logement sont souvent difficiles. «C’est d’une lenteur accablante pour faire évoluer les positions  » souligne le  Docteur Françoise Gaunet-Escarras, adjointe au Maire de Marseille, déléguée à la santé, à l’hygiène et à la prévention des risques sanitaires chez l’adolescent. Celle-ci en a fait l’expérience récemment : un appel à projet lancé auprès des associations en 2009 pour capter des logements dans le parc privé  pour les personnes souffrants de troubles psychiatriques  – et assurer un accompagnement social et médical est resté dans un premier temps infructueux. Copiloté par la ville de Marseille, la direction de la cohésion sociale, notamment dans le cadre du contrat urbain de cohésion sociale, le projet a été relancé courant 2010 et les deux premiers logements vont être ouverts à la sous-location dans les prochaines semaines. L’objectif est de parvenir à 15.

 

Décodage mutuel

 

C’est donc un « travail de longue haleine de décodage mutuel » qui permet de faire aboutir des partenariats efficaces, souligne Muriel Laffaille, coordinatrice de l’action sociale au sein de l’établissement de santé de Ville Evrard. Les conseils locaux de santé mentale, les chartes et guides que certaines collectivités et association ont élaboré comme à Lille, Marseille, Lyon ou en Isère permettent de faire avancer les choses. « Grâce à la charte, la question du logement est inscrite dans tout projet de sortie du centre hospitalier de Saint Egrève », souligne Alain Novelot,  administrateur de l’association Un toit pour Tous en Isère. A Marseille, une réunion mensuelle réunit  tous les acteurs liés aux questions de psychiatrie et de précarité dans le logement et aborde les cas précis rencontrés par les équipes : depuis octobre 2008, la situation de 37 personnes a été étudiée et a permis une reprise de soin et/ou d’éviter une expulsion.

 

Sécuriser les bailleurs

 

Mais la problématique de l’insertion dans le logement des personnes en souffrance mentale est complexe et recouvre plusieurs types d’enjeux dans un contexte où la précarité socio-économique a des conséquences sur la santé psychiques des individus.

D’une part, il s’agit de répondre à une demande de logement bien supérieure à l’offre : « nous estimons à 20% le nombre de patient qui restent à l’hôpital faute de solution de logement. » constate Françoise Gaunet-Escarras. Mais faute de logement sociaux ou de résidences adaptées, ce public peu solvable se retrouve dans la longue file d’attente du logement social. A Paris, l’Unafam estime qu’il y a 43 000 personnes en souffrance  psychique alors que seules 665 places existent dans des résidences spécialisées et 785 personnes sont accueillies en CHRS (3).

Deuxième enjeu, sécuriser les bailleurs pour assurer le maintien de ces personnes dans leur logement. A Marseille, l’association régionale HLM a impulsé un rapprochement avec la psychiatrie publique : désormais chaque bailleur social désigne un référent santé mentale  – ce qui permet de résoudre les situations complexes. L’expérience de la pension de famille gérée par l’Amicale du nid à Epinay-sur-Seine constitue aussi un bon exemple de collaboration : « le secteur de psychiatrie fait partie du comité de pilotage de la maison relais, ce qui permet d’avoir un interlocuteur en cas de crise ou pour adapter le suivi du patient », explique Jean Deluchey, directeur adjoint de la structure. Mais malgré les bonnes volontés de collaboration, la continuité des soins se heurte  – faute de crédits – à la carence  d’équipe de soins à domicile, type SAMSAH ou SAVS. « Ce qui compromet souvent une insertion durable dans le logement et conduit à des réhospitalisations. », conclut Alain Bonifay, bénévole à l’Unafam Paris. D’où le projet déposé par l’Unafam sur le bureau du secrétaire d’Etat au logement : développer 400 places dans des « résidences accueil et service». Ces maison-relais spécialisées dans l’accueil de malades psychiques intègreraient dans leur fonctionnement un service de soins à domicile.

 

 

(1). Rapport sous la direction d’Anne Laporte (Observatoire du Samu social de Paris) et de Pierre Chauvin (Inserm) : La santé mentale et les addictions chez les personnes sans domicile personnel d’Ile de France. Janvier 2010.

(2). Circulaire du 9 décembre 2009 DGAS / LCE / 1A/2009/351 relative à la planification territoriale de l’offre d’accueil, d’hébergement  et d’insertion des personnes sans domicile en liaison avec la politique du logement.

(3). Livre blanc 2009 sur le logement des personnes en difficultés psychique à Paris. Unafam délégation Paris.

 

 

Analyse :

 

points forts

-      diversité des structures selon le degré d’autonomie des personnes

-      prise en compte croissante de la problématique santé mentale dans les PDHI

-      reconnaissance du handicap psychique depuis la loi de 2005

 

points faibles :

-      Peu de cadre officiel de coopération. La plupart des partenariats repose sur l’implication  personnelle d’acteurs locaux

-      Nombre de places très insuffisantes

-      peu de structure d’aides à domicile pour assurer le suivi de certaines personnes.

 

 

Encadré témoignage :

Jean-Jacques Tabary, psychiatre

« Une socio-psycho-thérapie du logement  »

«Lieu central de l’existence d’un individu, le logement constitue pour les personnes psychotiques un enjeu particulier. Il s’agit d’aider le patient à investir, à s’approprier, à habiter son espace de vie avec tout ce qu’il a dans la tête, ses psychoses, ses angoisses, ses hallucinations. L’accompagnement du patient relève du soin, ce que j’appelle la «socio-psycho-thérapie du logement». Certains territoires manquent de moyens, mais aussi et surtout de professionnels formés. Le médecin a également un rôle essentiel dans l’insertion du malade dans son logement, en prenant en compte  l’entourage et donc les troubles éventuels du voisinage. Au risque sinon de conduire à l’échec.  »

 

 

Encadré

Un logement adapté selon le degré d’autonomie.

Les équipes de psychiatrie disposent d’un large éventail de structures pour les personnes en sortie d’hospitalisation selon leur degré d’autonomie. Seules les maisons d’accueil spécialisé  (MAS) et les  foyers d’accueil médicalisé (FAM) intègrent à la fois le suivi médical et l’accompagnement social. Les autres types de logement (foyer de vie, résidence accueil, résidence sociale, appartements associatif) sont ouvert sur la ville et le suivi psychiatrique est assuré par le centre médico-psychologique (CMP) selon le principe de sectorisation de la psychiatrie publique. Des services d’accompagnement medico-social adultes handicapés (SAMSAH) ou des services d’accompagnement à la vie sociale (SAVS) assure l’accompagnement social. Restent les appartements thérapeutique et l’accueil familial thérapeutique qui ceux-ci sont gérés directement par les centres hospitaliers.

Cette grande diversité de structures ne doit pas masquer le manque de place : selon l’Unafam, près de 30% des malades psychiques sont à la charge de leur famille.

 

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